7 Magazine Réunion, L’actualité people et lifestyle à l’île de la Réunion
7 Magazine Réun
Actualité

Route du Rhum 2026 : pourquoi les skippers ne dorment que 20 minutes à la fois en pleine course


Traverser l'Atlantique en solitaire, à toute vitesse, avec à peine quelques heures de sommeil par jour : c'est l'incroyable défi qui attend les skippers de la Route du Rhum, dont le départ sera donné dimanche 1er novembre à Saint-Malo. Entre micro-siestes, techniques de relaxation et risques d'hallucinations, les navigateurs doivent apprendre à maîtriser un adversaire aussi redoutable que l'océan : la fatigue.


Par A. Belize - Publié le Vendredi 30 Octobre 2026 à 11:00

Photo by Sidde
Photo by Sidde

À quelques jours du départ de la Route du Rhum, les regards se tournent vers les impressionnants trimarans qui s'apprêtent à traverser l'Atlantique. Mais derrière les performances technologiques, les stratégies météorologiques et les records de vitesse, une autre bataille se prépare, beaucoup plus intime : celle du sommeil.

Pour les skippers de la catégorie Ultim, capables de rejoindre la Guadeloupe en moins d'une semaine, chaque minute compte. Et dormir, aussi indispensable soit-il, devient un exercice de haute précision.

« La difficulté de ce sport, c'est que tu dois dormir pendant ton match », résume Charles Caudrelier, vainqueur de la précédente édition, qui prendra cette année le départ à bord de son nouveau bateau, Gitana 18.

Contrairement à d'autres sportifs, les navigateurs ne peuvent pas attendre la fin de l'effort pour récupérer. Ils doivent trouver le sommeil alors même que la compétition continue, que leur bateau avance à grande vitesse et que les conditions météorologiques peuvent changer à tout instant.

Pour Thomas Coville, 58 ans, l'un des marins les plus expérimentés du plateau, la règle est stricte : ne jamais dormir trop longtemps.

« On s'interdit de dormir plus de 20-22 minutes », explique le navigateur, qui prévoit de ne cumuler que deux à deux heures et demie de sommeil quotidien pendant les six jours de traversée.

Un rythme qui paraît presque inimaginable sur terre, mais auquel les skippers s'entraînent pour maintenir leur vigilance tout en restant compétitifs.

Le docteur François Duforez, médecin du sport spécialiste du sommeil, distingue plusieurs formes de repos utilisées en mer.

Les plus courtes, appelées « micro-flashs », durent moins de cinq minutes. Elles n'offrent pas une véritable récupération, mais peuvent apporter un regain momentané de vigilance.

Vient ensuite la « sieste du navigateur », généralement comprise entre 10 et 40 minutes. C'est la plus courante en course au large. Enfin, lorsque les conditions le permettent, les marins peuvent s'accorder une « sieste royale » d'environ une heure et demie, correspondant à un cycle de sommeil complet.

Pour le spécialiste, la priorité n'est pas tant de dormir longtemps que de profiter efficacement de chaque occasion de repos. Encore faut-il savoir choisir le bon moment.

En solitaire, aucun équipier ne peut prendre le relais. Avant de fermer les yeux, les navigateurs doivent donc vérifier qu'aucune manœuvre urgente, décision stratégique ou situation dangereuse ne risque de survenir.

Louis Burton, qui s'apprête à participer à sa cinquième Route du Rhum, explique privilégier les périodes où les conditions météorologiques sont relativement stables et où le risque de collision est limité.

De son côté, Alexia Barrier prévoit d'enchaîner des siestes de 8 à 30 minutes dès qu'une fenêtre favorable se présente.

Mais le dilemme reste permanent : chaque minute passée à dormir est aussi une minute pendant laquelle le bateau pourrait perdre en performance.

« Quand je vais dormir, mon bateau va moins vite. Mais il faut quand même dormir », reconnaît Charles Caudrelier.

Et contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, l'épuisement ne garantit pas un endormissement immédiat.

À bord d'un trimaran lancé à pleine vitesse, le repos ressemble rarement à une parenthèse paisible. Le vent, les vagues et les vibrations résonnent dans les structures en carbone, tandis que l'humidité, les variations de température et la lumière des écrans compliquent encore davantage les choses.

François Duforez compare l'intérieur d'un bateau à celui d'une guitare : chaque bruit y est amplifié. Selon lui, certaines conditions peuvent exposer les navigateurs à des niveaux sonores avoisinant les 120 décibels.

Dans cet environnement, réussir à s'endormir rapidement demande un véritable apprentissage.

Pour y parvenir, les skippers développent chacun leurs propres méthodes.

Charles Caudrelier a travaillé avec l'apnéiste Arnaud Jerald pour apprendre à mieux contrôler sa respiration et à apaiser son stress.

Anthony Marchand expérimente l'autohypnose, notamment pour ralentir son rythme cardiaque et faciliter l'endormissement.

Louis Burton mise sur les odeurs et les associations positives, à travers une technique de relaxation olfactive utilisant des huiles essentielles.

Quant à Tanguy Caradec, il préfère s'évader mentalement. Lorsqu'il cherche le sommeil, il imagine une plage et se replonge dans un souvenir heureux.

Une méthode particulièrement personnelle pour celui qui participera à cette édition en hommage à son père, Loïc Caradec, disparu en mer quarante ans plus tôt.

Le confort des couchages fait également l'objet d'une attention particulière. Depuis plusieurs années, François Duforez collabore avec le laboratoire Bultex pour développer des équipements adaptés aux contraintes de la navigation.

Certains dispositifs permettent notamment de maintenir les marins dans une position stable malgré les mouvements du bateau, afin de limiter les réveils brutaux et les risques de blessures. Car en mer, le manque de sommeil ne se résume pas à une simple sensation de fatigue.

Il peut altérer la concentration, ralentir les réflexes et compromettre la capacité à prendre les bonnes décisions.

Selon François Duforez, une privation prolongée de sommeil peut devenir particulièrement dangereuse après plusieurs dizaines d'heures d'éveil. Dans les situations extrêmes, certains navigateurs peuvent même être victimes d'hallucinations.

Le médecin se souvient ainsi de marins persuadés d'apercevoir un ange leur apportant une voile ou de découvrir un passager clandestin à bord, alors qu'il ne s'agissait que d'illusions provoquées par l'épuisement.

Ces épisodes montrent à quel point la fatigue peut perturber la perception de la réalité, avec des conséquences potentiellement graves lorsque l'on navigue seul au milieu de l'océan.

L'histoire de la Route du Rhum en offre d'ailleurs un exemple marquant.

En 2018, le navigateur gallois Alex Thomson, épuisé, s'était endormi à proximité de la Guadeloupe avant de heurter la côte. Une pénalité de 24 heures l'avait finalement relégué à la troisième place.

Une erreur survenue à quelques milles seulement de l'arrivée, rappelant qu'une victoire peut se jouer sur un instant d'inattention.

Cette année, alors que plusieurs trimarans Ultim affichent des performances très proches, la gestion du sommeil pourrait bien devenir l'un des facteurs décisifs de la course.

Pour Tom Laperche, le plus jeune skipper de la catégorie, cette discipline représente aussi une occasion de découvrir ses propres limites et d'apprendre à mieux se connaître.

Derrière les images spectaculaires des bateaux filant sur l'Atlantique se cache donc une réalité moins visible : celle de marins qui doivent lutter contre leur propre épuisement tout en conservant suffisamment de lucidité pour prendre les bonnes décisions.

Car si la Route du Rhum récompense la vitesse, l'endurance et l'audace, elle exige aussi de savoir s'arrêter quelques minutes.

Et comme le rappelle Tanguy Caradec, une certitude s'impose avant même le départ : « On n'arrivera pas au bout sans dormir. »