7 Magazine Réunion, L’actualité people et lifestyle à l’île de la Réunion
7 Magazine Réun
Actualité

[L'Edito de La Futée] Ormuz, si loin, si proche


Il y a un détroit que peu de Réunionnais pouvaient situer sur une carte il y a quelques semaines. Vingt et un milles de large, coincé entre l'Iran et la péninsule d'Oman. Un goulot d'étranglement, une veine jugulaire de l'économie mondiale. Le détroit d'Ormuz. Et pourtant, depuis le 28 février, ce nom résonne jusqu'ici, jusqu'à nos pompes à essence, jusqu'à nos tickets de caisse, jusqu'à l'anxiété de ceux qui doivent choisir entre faire le plein et remplir le réfrigérateur.


Par La Futée - Publié le Lundi 13 Avril 2026 à 15:06

Quand les frappes américano-israéliennes sur l'Iran ont fait fermer ce passage, le monde a retenu son souffle. Vingt pourcents du pétrole mondial, un tiers du gaz naturel liquéfié, des centaines de millions de barils par jour, bloqués. Le trafic de pétroliers a chuté de plus de 70 % en quelques jours. On a vu plus de cent cinquante navires s'ancrer à l'extérieur du détroit, attendant. Attendant quoi ? Une résolution. Un cessez-le-feu. Un miracle. Et pendant ce temps, les prix du brut flambaient : de moins de 80 dollars le baril à plus de 100, parfois 120.
À neuf mille kilomètres de Téhéran, nous avons tout ressenti.

Le choc à la pompe
Les Réunionnais l'ont appris abruptement, un vendredi de mars, par la voix du préfet : une hausse « d'une ampleur inédite » allait frapper les carburants au 1er avril. Le sans-plomb a bondi de quarante-deux centimes, le gazole de cinquante-deux. Le litre de SP tangente désormais deux euros. Le gazole, 1,77 €. Ce ne sont pas des chiffres abstraits. C'est le coût du trajet jusqu'au travail, de la tournée du livreur, du camion de livraison qui approvisionne Saint-Pierre ou Saint-Denis.
Le carburant réunionnais vient de Singapour. Pas du Golfe persique directement. Mais le marché pétrolier est mondial, et ce qui se passe à Ormuz se répercute partout, comme une onde de choc qui traverse les océans sans se fatiguer. La SRPP l'a confirmé : il n'y a pas de risque de pénurie, les contrats signés avant la crise protègent l'île. Mais le prix, lui, ne ment pas.
La préfecture a même dû limiter les achats à vingt litres par personne pendant quelques jours, pour éviter la ruée panique sur les stations. Des files de voitures que l'on n'avait pas vues depuis bien longtemps.

L'île au bout de la chaîne
Ce que cette crise révèle avec une brutalité rare, c'est une vérité que nous préférons souvent éviter : La Réunion est une île au bout de la chaîne logistique mondiale. Tout ce que nous consommons, ou presque, arrive par bateau. Et ces bateaux, eux, roulent au pétrole, s'assurent contre les risques de guerre, empruntent des routes que des conflits à dix mille kilomètres peuvent rendre impraticables du jour au lendemain.
Le président du Syndicat de l'importation et du commerce a été direct : les fermetures d'Ormuz et de Suez vont « obligatoirement complexifier les chemins et routes logistiques ». Traduction pour le consommateur : soit les prix augmentent, soit les délais s'allongent. Souvent les deux. Le déroutement par le Cap de Bonne-Espérance — ironie de l'histoire pour une île de l'océan Indien — rallonge les trajets de quinze à vingt jours et alourdit les coûts de plusieurs centaines de milliers de dollars par voyage.
L'autonomie alimentaire de La Réunion est estimée à environ 70 % pour les produits frais. Mais pour le reste — les produits industriels, les intrants agricoles, les médicaments, les pièces détachées — nous dépendons entièrement de ce flux maritime mondial que la géopolitique peut interrompre sans nous demander notre avis.

Une leçon plus profonde
Il y a quelque chose de presque cruel dans cette situation. La Réunion n'a rien à voir avec ce conflit. Nous ne votons pas pour les dirigeants qui décident des guerres au Moyen-Orient. Nous ne siégeons pas au Conseil de sécurité. Nous n'avons ni pétrole à défendre ni base militaire à déployer. Et pourtant, nous en payons le prix, au sens propre comme au sens figuré.
C'est la condition des petites économies insulaires dans un monde globalisé : être exposées aux chocs que l'on n'a pas provoqués. La crise ukrainienne de 2022 l'avait déjà démontré. La crise houthiste en mer Rouge entre 2023 et 2025 aussi. Ormuz, en mars 2026, n'est pas une surprise — c'est la confirmation d'une vulnérabilité structurelle que nous refusons collectivement de prendre au sérieux entre les crises.
La présidente de Région Huguette Bello l'avait dit dès le début mars, avec une clarté qu'il faut saluer : « La Réunion reste extrêmement dépendante des hydrocarbures importés. » Ce n'est pas un constat nouveau. C'est un constat que nous remettons à demain, à la prochaine crise, à la prochaine hausse.

Et maintenant ?
Un cessez-le-feu de deux semaines a été annoncé dans la nuit du 8 au 9 avril. Le détroit devrait rouvrir progressivement. Les prix du pétrole commencent à refluer. Le gouvernement français a promis que la baisse se ferait sentir à la pompe. On verra.

Mais la question qui devrait nous occuper n'est pas de savoir quand le litre repassera sous 1,60 euro. La vraie question est celle-ci : combien de fois devrons-nous vivre ce scénario avant de décider, collectivement, de réduire notre dépendance ? L'énergie solaire produite localement ne connaît pas le détroit d'Ormuz. Les cultures vivrières réunionnaises n'ont pas besoin de passer par Singapour. La mobilité douce ne fait pas la queue aux stations-service.
La crise d'Ormuz nous a, une fois de plus, envoyé le même message. À nous de décider si nous allons enfin l'entendre.