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Portraits Créoles

Erika Velio, la Réunionnaise ingénieure aérospatiale qui enverra la première femme sur la lune


A 39 ans, Erika Velio est une femme têtue et déterminée qui n’a jamais baissé les bras tout au long de son parcours pour réaliser ses rêves de petite fille. La saint-pauloise, fan de mécanique comme son père, a d’abord étudié à l’Université des Sciences et Technologies de La Réunion jusqu’à sa majorité pour prendre ensuite son envol vers le continent avec le passeport mobilité. Aujourd’hui ingénieure dans l’aérospatial aux Pays-Bas, elle élabore la capsule qui enverra la première femme sur la Lune en 2024. Pleins feux sur une battante réunionnaise qui garde les pieds sur Terre en ayant des étoiles plein les yeux.

Photos: YKS YAKUSA@Studio974


Par Karoline Cheri - Publié le Vendredi 7 Mai 2021 à 11:42 | Lu 930 fois

Une licence et une maîtrise en chimie à l’Université de Montpellier et un master en physique-chimie, spécialité Ingénierie biomoléculaire, un master de sciences et techniques de la matière et de l’énergie à Toulouse : les diplômes obtenus par la Réunionnaise sont impressionnants !

Un parcours détonnant …
Après de multiples formations, des petits boulots pour payer ma chambre d’étudiant, de nombreux stages, je décroche mon premier 'vrai' contrat de travail chez Hispano-Suiza, le groupe aéronautique Safran pour le développement et la certification de calculateurs, de régulateurs ou de turboréacteurs. Puis, j’enchaîne au CNES sur le programme de vol de la fusée Ariane 5 à Evry ”. 

Entretemps, Erika tombe amoureuse et fonde un foyer. Maman de deux beaux enfants, elle exercera le métier de professeur physique-chimie pour être au plus près d’eux pendant deux ans avant de rejoindre l’équipe d’Arianespace pour le suivi de production de morceaux de fusées en Europe jusqu’à l’intégration et l’assemblage en Guyane jusqu’au service de lancement de satellites. 

Après une expatriation en Guyane Française pour mes activités professionnelles, nous nous sommes installés, mes enfants et moi, aux Pays-Bas. Actuellement,  je suis Manager Qualité et Cheffe d’équipe de support chez Airbus sur des programmes de panneaux solaires pour les satellites ou objets spatiaux comme le carrier module (boite de transport) du rover européen ExoMars et le module de service européen qui équipera la capsule américaine Orion pour le transport d’astronautes vers la Lune, dont la première femme qui y posera les pieds en 2024 ”.

Elle poursuit son témoignage
En tant qu’ingénieure qualité, mon objectif principal est d’assurer que les produits ou services délivrés sont en parfaite conformité avec les exigences de l’entreprise et des clients. Je dois veiller à ce que toutes les spécifications et exigences soient respectées et apporter des preuves de cette conformité. Tout au long du cycle de vie du produit (ou du logiciel), je valide que chaque étape a été respectée. J’accompagne à la résolution de problèmes grâce à la méthode la plus appropriée (certains problèmes peuvent être majeurs ou bloquants et demandent une solution immédiate tandis que d’autres nécessitent plus de temps pour assurer à la meilleure résolution) ”.

Quel a été le déclic de vouloir faire ce métier? et pourquoi?
Être ingénieure coulait de source de mon caractère : ma curiosité, ma rigueur, mon sens de l’organisation et la précision de raisonnement. J’ai toujours voulu tout comprendre. Mes parents n’en diront pas le contraire, ni mon professeur de Sciences Physiques, Mr Grondin au Lycée Louis Payen de St Paul.

Le domaine d’activité par contre, je ne l’ai pas imaginé à ce point… le spatial waouhhh ! Lorsque j’ai décroché mon contrat avec le CNES, j’étais en week-end à Milan avec des copines et je peux vous assurer que j’ai sauté au plafond et je ne savais pas encore dans quelle belle aventure j’allais entrer
”.

Il n’y a pas de déclic en soi mais c’était la logique de recherche de travail qui m’a mené là. Je suis aussi audacieuse et j’ai soif d’apprendre. Alors, lorsque j’ai passé cet entretien avec Mr Noël Travaillard au CNES, je lui ai bien dit que je ne savais pas ce que signifiaient tous ces termes et acronymes mais que j’étais flexible et que j’apprenais vite pour mettre à leur profit mes compétences. Et dès le démarrage, j’ai fait mes preuves comme on dit. Et comment faire le contraire quand on travaille dans un secteur aussi passionnant. Le plus dur en fait est de s’arrêter !

Les difficultés rencontrées? Ils en pensent quoi vos parents?
La toute première difficulté est de savoir se présenter dans un entretien d’embauche. Je ne l’ai pas appris à l’école et un entretien pour travailler au carrefour et un entretien pour travailler en industrie, ce n’est pas du tout la même chose. Ensuite la seconde difficulté est de savoir donner de la légitimité à une femme ingénieure dans un monde d’hommes. Je suis ambitieuse et c’est parfois problématique aux yeux des autres ”. 

Mon ancien directeur, Daniel Groult, m’avait dit, un jour, si tu veux changer les choses, tu dois d’abord faire pour montrer que c’est possible.. J’ose croire que la petite Réunionnaise que je suis, femme, noire, française, ira encore plus loin pour montrer que si l’on veut on peut ”.

Mes parents sont fiers de moi, pour eux le plus important est que j’ai un travail et que je puisse m’occuper de mes enfants. Ma mère, Thérèse,  m’a fait grandir en partageant de l’amour avec ceux qui m’entourent et de ne pas me soucier des « ont dit ». Mon père, Jean Christian m’a montré l’exemple de la force et du travail. Il m’a appris à tirer des leçons de toutes mes erreurs. Grâce à lui, j’ai endurci mon caractère, appris à accepter et à pardonner. Il a dû prononcer les mots « moin lé fier de ou » pour la première fois il y a 3-4 ans ”. 

Etes vous plus derrière l’écran ou sur le terrain?
“ Je suis sur le terrain autant que derrière un écran (depuis la période de la Covid-19 démarrée en Mars 2020, je suis bien plus derrière un écran ou à mon téléphone).

En général, je vais en salle blanche à Airbus ou chez les fournisseurs, au plus près du matériel fabriqué ou en cours de fabrication pour faire des vérifications avec mes propres yeux. Je coordonne les opérations de contrôle et de prévention. Je participe et anime de nombreuses réunions avec des personnes clefs, comme les clients ou des collègues de travail. Je rédige de nombreux rapports et comptes-rendus ”.

L’aérospatial est en général un métier d’hommes, comment se passent vos relations de travail avec ces derniers? Quel est votre plus?

“ De manière générale, les relations entre hommes et femmes se passent bien car nous travaillons en équipe, ensemble. Mais, il y a souvent des préjugés sexistes, par exemple « tu sais utiliser une clé à molette » « vas me chercher un café » « où est le responsable? Ah c’est toi? » …

Si une femme veut avancer dans son métier, elle doit savoir rire de ce genre de chose mais aussi éduquer le collègue homme sur les limites à ne pas dépasser. Encore une fois, la communication est importante. La notion d’équité est indispensable. 

Mon plus, en tant qu’individu (et non en tant que femme), est que j’ai un bon esprit d’équipe, je suis très flexible, très dynamique et je suis bienveillante sans trop d’empathie. J’aime les challenges et j’aime travailler sous pression. Ce sont ces traits de caractère qui me donnent ma place dans ce secteur d’activité complétées de mes connaissances et compétences techniques que j’ai pris le temps de développer et de montrer dans les moments les plus opportuns
”.

Arrivez-vous à concilier votre vie de femmes par rapport à votre métier?
En étant mère célibataire depuis 9 ans, je me dois de concilier ma vie personnelle et professionnelle pour mon propre équilibre et avec la meilleure organisation possible. Mes enfants passent avant tout. Leur développement est important à mes yeux.  

Le choix de la vie aux Pays Bas m’a apporté l’équilibre et une meilleure qualité de vie. Je travaille à temps partiel, je suis au quotidien en contact et en discussion avec mes enfants. Je suis leur scolarité (en néerlandais) de très près et on s’amuse autant qu’on peut. On fait toutes les semaines des jeux de société en famille. On se balade beaucoup, en vélo…

Je m’accorde du temps aussi sans enfants. Je joue du piano. Je danse avec un partenaire allemand, je fais de la voile avec un ami anglais. Je sors avec des amis français dès que possible pour boire du vin et bien manger. Je fais du sport chaque matin pour gagner du tonus. Je participe à des webinaires et j’anime des conférences pour le plaisir .

L’éloignement géographique avec leur père qui vit à La Réunion n’est pas un avantage. Ce n’est pas toujours compris mais l’essentiel est que les enfants ne soient pas au milieu des désaccords d’adultes."


 Avez-vous un modèle féminin?
J’ai beaucoup de modèles féminins à commencer par ma mère ! Elle a été mon premier modèle, elle m’a inculqué la résilience.

Puis, les autres modèles sont Marie Curie, Sheryl Sandberg, Simone de Beauvoir, Maya Angelou, Kamala Harris, mais il y a aussi des modèles masculins ou plutôt des hommes qui m’ont inspiré : Bernard Werber, Jamy Gourmaud, Yuval Noah Harari et récemment Thione Niang !



Avez-vous contribué à des projets? Et contribuez-vous à des projets? 
Oh oui beaucoup! Je suis présidente de l’association U3P, Union pour la Promotion de la Propulsion Photonique fondée en 1981 qui fêtera ses 40 ans en août prochain. Cette association promeut les techniques de la voile solaire.

Je suis également au sein du conseil d’administration du CASODOM (Comité d’Action sociale en faveur des originaires des Départements d’Outre-mer en métropole).  Après avoir été récompensé en tant que Talents d’Outre-Mer en 2015, je soutiens Yola Minatchy dans ses démarches de demande d’uniformité et de préférence régionale pour les ultramarins dans leur département d’origine.

Sur mon temps libre, lorsque je viens à la Réunion ou en visioconférence, je fais des témoignages au sein d’établissements scolaires, exemple au Lycée de Bois d’Olive, Collège de Bras Panon, Collège de Plateau Goyaves à St Louis, Collège Antoine Soubou et Lycée St Paul IV. Je pense que c’est indispensable de communiquer avec nos jeunes pour créer un déclic.

Aux Pays-Bas, j’œuvre pour l’association Talents Hayeguilles, qui rassemble uniquement des femmes françaises ainsi que l’organisation Woman In Space dans laquelle je participe à des conférences ou des actions en tant que femmes du milieu professionnel du spatial.

Je suis aussi, récemment, devenue membre de l’association Papang’ Outre Mer créée par Varinka Ponamalé, Réunionnaise et Ingénieure à Airbus Defence and Space à Toulouse, pour accompagner ceux qui sont intéressés par la mobilité et les parrainer avec un professionnel qui saura leur donner les conseils pour évoluer
.".

Quels conseils donneriez-vous à une petite fille qui voudrait faire votre métier?
Lève-toi, ouvre les yeux, avance ! Chaque pas que tu feras dans ta vie sera une victoire. Ose toujours exprimer tes idées et parle haut et fort pour que le monde t’entende. Tu es maître de ton avenir alors fabrique ton métier. Quand tu auras mon âge, tu en sauras bien plus que moi. 

Et je citerai l’allégorie de la caverne de Platon: « La condition humaine nous condamne à vivre dans l’ignorance, prisonnier d’idées fausses, enfermé dans une grotte, aveuglé par les manoeuvres des intrigants qui projettent des ombres illusoires que nous tenons pour la vérité »".

Malgré un emploi chargé, Erika n’arrête pas de se former. Elle est diplômée récemment  d’un Master Européen en Management et Stratégie d’Entreprises. Elle rêvait de créer son entreprise avant ses 40 ans. C’est chose faite : la société VELIO Space Consulting & Engineering est désormais existante à La Réunion. Elle est disponible pour conseiller pour les créations de projets liés au spatial.

Je rappelle que les métiers du spatial sont sur Terre ! Quelqu’un a une idée, il me contacte et je l’aide à planifier et créer son projet.
Ma société est membre de l’association AéroTech RUN OI. Bientôt, je serai présente au forum Aeroplace à Pierrefonds
”.

Le savoir, la transmission, la soif d’apprendre Erika Vélio l’a dans la peau. Même si ses journées durent 24 heures dans une dimension d’espace temps qui ne tourne pas à la même vitesse chez tout le monde, elle ne cesse de courir après sa petite étoile.