Culture

"Cyclone-48", Jenny, Hyacinthe, Firinga… Z’histoires des cyclones oubliés

Janvier 1962… Un matin radieux, une scène invraisemblable, presque un vaudeville sur le perron de la préfecture. Un petit homme, barbu, rouge comme une pivoine, engueule un autre homme ventru, grand et fort, qui rigole à perdre haleine.


"Cyclone-48", Jenny, Hyacinthe, Firinga… Z’histoires des cyclones oubliés

Le petit barbu rougeoyant n’est autre que le sympathique mais caractériel Malik, directeur des services météorologiques. L’autre est Perreau-Pradier, "divan-le-terrible", préfet de La Réunion. Un fonctionnaire, si haut placé soit-il, enguirlandant le préfet, on n’a jamais vu ça, et pourtant… 

Fou-rire contre apoplexie 
Au-dessus de Saint-Denis, le ciel n’a jamais été aussi bleu. Pas un nuage, pas le plus petit nimbus, juste un souffle d’alizé plus ténu qu’un soupir de moustique… 

L’enragé barbu explique pourtant qu’un foutu abruti de tonnerre de cyclone s’apprête à dévaster l’île malgré les apparences lénifiantes. Rien n’y fait, le Perreau s’étouffe encore plus de rire au fur et à mesure que le petit Malik file vers une apoplexie inquiétante. 

"Mais voyez donc, mon cher Malik, le temps n’a jamais été aussi beau !" 
Malik le sait pourtant bien, lui. Des stations perdues sur des Iles plus éparses que le puzzle de Bernard Blier, là où prévoit encore le temps avec le doigt levé (demandez à ti-Guy Zitte), lui parviennent régulièrement des indices prouvant que le tonnerre va se déchaîner. Le préfet, plus sceptique qu’une fosse, n’y croit pas et refuse de déclencher l’alerte. 

Il a tort…40 pêcheurs disparus! 
Il a tort car à 14 heures, sans prévenir, sans crier gare, sans sourciller… Jenny rase La Réunion. 
Le cyclone, annoncé par Malik à l’autre incrédule rigolard, déboule par la région de Saint-Benoît, effectue ses ravages sur les Plaines, et ressort en trombe, c’est le cas de le dire, par la région Etang-Salé-les-Bains/Saint-Leu. Région de pêche intense à la pirogue. 

Bilan de cette incrédulité préfectorale : près de 40 marins pêcheurs portés disparus. Parce qu’on ne les avait pas prévenus ! 

Ce n’est pas le premier gros cyclone à porter mort et désolation sur le "caillou". De mémoire de vieux Réunionnais, on se souvient de 1917 et, pire encore, du "cyclone-48" qui fit des dizaines de morts, des millions de dégâts, des centaines de kilomètres de routes à rectifier, des radiers à recouvrir, de milliers de gens à reloger… et les écoles fermées pendant des semaines, le temps de les arranger sinon de les reconstruire. 

C’était le temps où les cyclones ne se nommaient que par leur année d’épouvante ; c’est à partir de 1962 qu’on les baptisa… de noms féminins, allez savoir pourquoi. 

Volcan contre cyclone 
Jenny eut tout de même le bon goût de ne pas s’attarder, rasant l’île en moins de temps qu’il ne lui en fallait. Les filaos d’Etang-Salé-les-Bains y laissèrent la moitié de leur population. 

Mais comment faisait-on avant, direz-vous ? 
Les Créoles, de longue date accoutumés à la venue des météores, regardaient les signes avant-coureurs multi séculaires. Lorsque les guêpes nichaient dans les cases à partir d’octobre, c’était signe que cela chaufferait sévère en janvier-février, à tous les coups. Si les fourmis, en longues colonnes obstinées, transportaient leurs oeufs sur leur dos, de l’extérieur vers l’intérieur des cases, même conclusion : elles cherchaient un asile. Enfin, de vieux gramounes disaient que "si volcan i pète, pas besoin moude poiv’, cyclone i trouve pas son chemin !" Luc Donat en a même fait une chanson mais la nature lui a donné tort puisque si le volcan s’est manifesté en 1962, on eut droit cette même année au cyclone Carol. Et paf pour les dictons !

Firinga-la-mutine 
Annonces ou pas, les Créoles avaient l’habitude, acquise de longue date, de se méfier des vacances janvier-février. Bougies, allumettes, graisse, tout était stocké mais en quantité raisonnable, personne ne s’attendant à soutenir un siège de plusieurs mois. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on souffre de cette redoutable pandémie appelée "la peur d’manquer" ! 

Plus qu’inquiétant, le cyclone était surtout un spectacle. Une fois portes et fenêtres assurées, une fois de gros galets bien posés sur les toits de paille ou de tôle, on s’installait sur le pas-de-porte pour profiter du spectacle. Ah! une toiture complète voltigeant gaiement… Elle est verte ? C’est celle d’Arsène. 

Dans Firinga, bien calé dans mon fauteuil aux Casernes, j’en ai vu plusieurs profiter ainsi du vent pour aller baguenauder et voir du pays. Ce qui prouve que les tenons et mortaises de nos gramounes sont plus sécurisants que les tôles juste maintenues avec quelques plaquettes en fer-blanc assujetties par des pointes ridicules. Gramoune té pas couillon, ça ! 
Ceci me rappelle une blague très prisée par notre ami polémiste en chef… Un gars et sa femme, sur le pas de leur porte, regardent la pluie tomber à verse. "La plu i coque", dit l’homme. "Elle na d’l’chance", réplique sa femme..

Des routes en peau de mandarine 
Le cyclone Clotilda a encore laissé la preuve que les méthodes de nos anciens avaient fait leurs preuves et que changer pour laisser son nom n’est qu’une attitude de trou-du-cul ! 

Des ingénieurs de l’Equipement, daoir té qui sorte déièr soleil, ont jugé que les caniveaux étaient dangereux. Ce à quoi Jacques Lougnon avait dit que les voitures étaient faites pour rouler sur la route, pas dans le caniveau. Peine perdue, on boucha nos antiques caniveaux. 

Total des courses, quand il y a trop d’eau, comme lors de Clotilda, et pas de caniveau, l’eau va où elle veut. C’est ainsi que le Boulevard-Banks de Saint-Pierre (et bien d’autres axes routiers) se transforma en peau de mandarine décossée! 

Où sont les 5 ports dionysiens ? 
Oublie bande loçons gramounes i coûte toujours cher. Ainsi ceux qui osèrent construire dans un lit asséché de la rivière d’Abord où les cannes avaient poussé. Certain riche possédant, au plus fort de Firinga, vit sa belle Mercédès se barrer à travers les cannes… toute seule. On n’a jamais retrouvé la Mercédès, laquelle constitue sans doute un magnifique casier à langoustes au large du port de Saint-Pierre. 

Il faut dire que Firinga, qui a traversé très vite La Réunion, comme Jenny, n’y est pas allée de main-morte : elle a contraint les édiles à refaire entièrement le port de Saint-Pierre. Seul point positif de l’affaire. 

Ceci est un avis, un avertissement sans frais à ceux qui ne tiennent JAMAIS compte des leçons de l’Histoire :on ne gagne jamais contre les forces déchaînées de la Nature. 

Il y eut ainsi 5 ports différents à Saint-Denis. Où sont-ils ?

JULES BENARD

Mercredi 8 Février 2017
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